"Le Luxembourg en sortira renforcé"
Entretien avec Jean Meyer, président de l'ABBL
Luxemburger Wort du 5 juin 2009
1. Quelle analyse faites-vous de la brèche ouverte dans le secret bancaire?
L'essence du secret bancaire subsiste. Pour les résidents rien n'a changé. Je pense que le gouvernement luxembourgeois a joué une stratégie gagnante. Le monde a changé à cause des problèmes de l’UBS avec l’administration fiscale américaine. Confronté à la menace d’être mis sur les listes noires par l’OCDE, le Luxembourg a choisi la voie du moindre mal. Ce que nous devons éviter à tout prix, c’est l’échange d’informations automatique. Le Luxembourg pratique une retenue à la source depuis le 1er juillet 2005, qui fonctionne, contrairement à l’échange automatique. D'ailleurs, l’échange automatique mettrait fin à la confidentialité que nous pratiquons depuis longtemps et que nous continuons à pratiquer parce que nos clients la demandent. Nous signerons avec d’autres Etats qui permettront un échange d'information sur demande en cas de soupçons fondés, un certain nombre de conventions. Nous avons dors et déjà signé de telles conventions avec les Etats-Unis, la France, le Bahreïn et les Pays-Bas.
Ceci exclut donc clairement ce qu'on appelle les "fishing expeditions" ou procédures d'investigation lancées au hasard.
Une grande majorité des banques de la place sont en faveur des décisions prises récemment par le gouvernement luxembourgeois en la matière. Le Luxembourg doit sortir de cette image de paradis fiscal, de refuge pour patrimoines non déclarés, qui ne correspond plus à son identité. Le Luxembourg doit renforcer sa vraie image de centre financier transfrontalier réglementé suivant les normes européennes. On ne peut pas se retrouver sans cesse dans le collimateur des médias étrangers. Ce n'est pas favorable pour notre économie et notre place financière.
2. Après les concessions de ces dernières semaines, la place financière luxembourgeoise a-t-elle perdu en compétitivité?
Nous nous trouvons dans une phase où les cartes sont redistribuées au niveau mondial. Le Luxembourg et ses compétiteurs sont et continuent à être touchés par toute une série de changements réglementaires.
J’ai confiance que le Luxembourg en sortira renforcé. Ce n’est pas la première fois que nous sommes confrontés à une situation de crise au Luxembourg. Plusieurs fois depuis sa création notre pays a dû se réinventer et en est toujours sorti plus fort. Les acteurs de la place, les banques, assureurs, PSF, sociétés de gestion et autres ont su capitaliser au fil des décennies un énorme savoir-faire reconnu par la communauté financière internationale.
Les nouvelles mesures ne nous ont pas fait perdre en compétitivité, car le Luxembourg a insisté et insistera à maintenir "un level playing field" : la situation auprès de nos principaux concurrents devra être la même.
3. Craignez-vous la prochaine renégociation de la directive européenne sur l'épargne qui était entrée en vigueur en 2005 et qui avait permis au Luxembourg de procéder par retenue à la source et non par échange d'information?
Le Luxembourg a toujours insisté pour que le système de la retenue à la source coexiste avec un système d’échange d’informations automatique qui lui est inférieure à tous points de vue. Aujourd’hui nous savons, chiffres à l’appui, que la retenue est le meilleur des deux systèmes, plus efficace et réduisant les charges administratives tout en respectant la protection les données personnelles des épargnants. Un fait que la Commission européenne a dû admettre dans son rapport, bien malgré elle.
Le gouvernement luxembourgeois a dit à plusieurs reprises que l'échange d'informations automatique n’est pas envisageable. Le secret bancaire est un secret professionnel qui a historiquement grandi dans notre législation et est culturellement ancré dans la société luxembourgeoise. Une valeur qui mérite d’être défendue à mes yeux. Et elle le sera, soyez-en sûrs.
Quant à la renégociation, je ne la crains pas. Des travaux sont prévus avant l'été sur ce dossier, mais une conclusion est tout à fait impossible à court terme, puisqu'avec les élections européennes, la Commission va être reconstituée. S’ajoute à cela les élections en Allemagne et au Luxembourg. Finalement, nous sommes en négociations bilatérales intenses avec presque tous nos partenaires commerciaux sur de nouveaux traités de non-double imposition qui vont complètement changer la donne. On ne peut pas imaginer autre chose qu'un grand tapage avant toutes ces échéances. Ce n'est qu'après, que ce dossier pourra sérieusement avancer. Je rappelle que les décisions de nature fiscale doivent être prises à l’unanimité. Ce sera une bonne occasion permettant à certains de nos voisins de se rendre compte à nouveau qu’ils doivent avancer avec nous et non seulement contre nous.
Par ailleurs, je suis convaincu que les Anglais, dans l'intérêt des îles anglo-normandes, s'opposeront à la révision de certaines clauses de la directive.
4. Quelles seraient les conséquences sur la place financière de l'abandon du secret bancaire?
Je ne vois pas l’abandon du secret bancaire. Ce que je vois est l'établissement d'un niveau international de collaboration fiscale, un « level playing field ». Et je pense que le plus grand risque, à savoir la perte de clients, est d'autant plus limité que les contacts avec les clients sont bons. Autrement dit, je ne vois pas de risque de fuite massive de capitaux. Mais cela ne vaut que si tous jouent le jeu au niveau global bien évidemment. Ceci dit, rendons-nous à l’évidence : l’échange d’information sur demande fera qu’un contribuable étranger, soupconné de fraude fiscale grâce à des faits ou documents probants, pourra faire l’objet d’une enquête par son fisc national.
5. Et maintenant, quelle direction doit emprunter le système bancaire luxembourgeois? La place financière luxembourgeoise doit-elle se réinventer?
Il faut toujours se réinventer. Si on ne se réinvente pas périodiquement on recule ou on perd des parts de marché par rapport à la concurrence.
La crise, par exemple, demandera de nouvelles stratégies, de nouveaux positionnements, de nouvelles initiatives politiques et fiscales. Si l'on voit les efforts de positionnement des places concurrentes au cours des dernières années on mesure la tâche qui nous attend.
Je pense que le système bancaire devrait avant tout élargir les niches ou plutôt ses activités et produits existants. Je n'aime pas trop parler de "niches", puisque le terme renferme un certain "exotisme" et ne fait que susciter la jalousie des grands qui nous entourent. La place doit se réinventer tout en puisant dans son réservoir riche de compétences.
6. Quelles faiblesses de la place financière cette crise économique a-t-elle révélées?
Il y en a plusieurs. Nos banques font la plupart du temps parties de grands groupes internationaux qui décident eux des orientations stratégiques. Dans un tel groupe l’entité luxembourgeoise est en concurrence avec d’autres entités dans d’autres pays et doit constamment justifier de sa présence au Luxembourg. Une autre faiblesse est la taille de notre pays. Ce n’est pas une faiblesse en soi, puisque le fait d'être petit offre également des avantages comme la rapidité de réaction aux situations d'opportunité et de changement. Contrairement aux territoires protégés par les grandes puissances, nous devons constater que, même si nos hommes politiques défendent bien notre situation, les grands jouissent néanmoins d'un autre poids. Et finalement, contrairement à la vérité prêchée à l’étranger, le Luxembourg ne se retrouve qu’au milieu des classements internationaux en termes d’attractivité fiscale. Heureusement nous avons les forces adéquates pour contrer ces faiblesses. Je fais allusion à notre stabilité politique, notre flexibilité, notre orientation vers les marchés internationaux, notre accessibilité, la qualité du contrôle prudentiel, notre expérience et la renommée auprès de la communauté financière internationale pour n’en citer que les plus importants.
7. Quelles sont les produits d'avenir à explorer?
Nous continuons à explorer les possibilités que nous offrent nos produits actuels tout en en développant des nouveaux sur base de la demande de nos clients. En parlant de produits actuels, je pense à nos OPC, fonds de pension, lettres de gage, à la titrisation, qui reste un bon concept en soi, aux réassureurs. Il y en a d’autres : en tant que pays à taille très réduite, nous n’avons pas d’autre choix que de jouer sur certains produits avant nos concurrents. C’est pourquoi il est illusoire que nous allons un jour être populaires auprès de nos grands voisins. Un nouveau segment de marché est certainement la finance islamique, un marché croissant sur lequel le Luxembourg s’est déjà positionné, mais il ne sera pas seul. Je constate également que nous exportons de plus en plus notre expertise comme le démontre le succès à l’étranger des acteurs luxembourgeois bénéficiant du label PSF. En parlant d’avenir, nous devons également rappeler l’importance des autres acteurs de l’économie luxembourgeoise et de leurs potentialités. L’économie devra continuer à se diversifier, même si ce n’est pas ne chose simple lorsqu’on est petit.
8. Quel rôle joue l'ABBL en cette période de crise?
Notre rôle est d’assister nos membres, de correctement informer le public luxembourgeois, régional et international, de coopérer avec nos partenaires et de maintenir un dialogue constructif avec nos partenaires sociaux. Aujourd’hui il est plus important que jamais que tous les acteurs joignent leurs forces pour surmonter cette crise économique et financière très grave. L’ABBL continue à favoriser la cohérence des démarches dans notre secteur, notamment – mais pas seulement - avec nos amis de l’alfi. Je constate ainsi que les public-private-partnerships, Luxembourg for Finance en est un excellent exemple, sont devenus indispensables. Et je m’en réjoui de les voir en place et prêt à affronter les défis de taille qui se présente.
A cela s’ajoute que l’ABBL est un centre de compétence unique à Luxembourg dans toutes les matières techniques. Aujourd’hui, tout la monde se vante de vouloir re-réglementer les banques, de réinventer la finance et que sais-je encore. Mais il faut savoir ce que ces formules vagues signifient exactement sur le terrain. Sur ces matières, je ne vois pas d’interlocuteur pour les autorités publiques qui soit mieux équipé à Luxembourg que l’ABBL.
9. Quels efforts le Luxembourg doit-il faire pout redresser une image sérieusement écornée ces derniers temps?
Les banques sont les dépositaires presque obligés du public et des épargnants. Grâce à l’intervention des Etats nous avons pu éviter les risques systémiques du système bancaire en général. Les déposants ont néanmoins eu très peur et leur confiance est sérieusement ébranlée. La perte de confiance de l’opinion publique vis-à-vis des banques est un phénomène qui ne se limite pas au Luxembourg. Nous traversons une crise de confiance au Luxembourg comme dans le reste du monde. A cela s’ajoutent toutes les désinformations sur les prétendus paradis fiscaux et les listes grises ou noires de l’OECD. Le public, manipulé par la presse étrangère, doit finalement penser que la place financière de Luxembourg ne vit que grâce à la fraude fiscale. Nous avons un vrai problème d’image. C’est une manipulation voulue et merveilleusement orchestrée. Maintenant nous essayons d’inverser les choses, mais ce sera d’autant plus difficile que cette manipulation ne se limite pas à nos banques, mais s’étend à tout un pays. Nous devons relever ce défi et ne pas cesser d’informer, de communiquer et de persuader pour changer cette situation. Le défi est de taille.
10. Le secteur bancaire a créé plus de 12.000 emplois au cours de ces dernières années. Quel impact la crise aura-t-elle sur l'emploi bancaire au Luxembourg?
La crise ne va hélas pas épargner l’emploi bancaire. Je constate aujourd’hui que les membres de l’ABBL, malgré les difficultés connu en 2008, ont agi de manière responsable vis-à-vis de leurs employés. Mais, je crains que la pression qu’exerce le recul des revenus ne s’accentue en 2009. S’y ajoute la restructuration du paysage bancaire, c.-à-d. les fusions et réorganisations au niveau des maisons mères qui affectent automatiquement la place luxembourgeoise. Pour limiter les pertes d’emploi l’ABBL a lancé en octobre 2008 la plate-forme électronique «Job Market». Il y a deux semaines ce projet est entré dans sa deuxième phase en proposant dorénavant un accompagnement individuel des demandeurs d'emploi. Il s'agit d'améliorer les chances de retrouver un nouvel emploi dans le secteur financier. Mais rien ne remplacera une reprise normale des affaires et celle-là n’est pas acquise.
11. Les négociations pour le prochain contrat collectif s'annoncent des plus difficiles. A quoi faut-il s'attendre?
Vous avez raison, mais les négociations pour la convention collective n’ont jamais été faciles. Ce qui est nouveau est le contexte de crise profonde. Il était évident depuis déjà un certain temps que le rythme de croissance des 20 dernières années n’était pas soutenable. Personne ne savait prédire à quel moment cela allait s’inverser. Maintenant nous y sommes. Je me réfère aux périodes de son histoire où le Luxembourg a passé des moments extrêmement difficiles lorsque les partenaires sociaux se sont toujours comportés de manière responsable et dans l’intérêt du pays. Et je pense qu’aujourd’hui comme hier, le dialogue l’emportera sur la confrontation.
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